Deuxième partie

Entrer en résonance avec le monde par la création

Vivre en résonance
1. Les données numériques : du statut d’outil à sujet
2. Restituer le monde à notre échelle
3. Design des communs : déjouer les crises du temps

La seconde partie de mon mémoire est construite en miroir par rapport à la précédente.  Chaque idée qui va suivre tentera d’amener des éléments de réponse par rapport aux problématiques soulevées à la partie 1. Ainsi la sous-partie 2.1 est une réponse à la sous-partie 1.1, 2.2 à 1.2, 2.3 à 1.3. L’objectif est de réengager les processus numériques, non pas dans leur logique de mise à disposition, mais au contraire, d’intégrer une indisponibilité dans le design.

Vivre en résonance

Face au problème de l’accélération, la thèse du sociologue Hartmut Rosa ne prône pas la lenteur, mais propose la résonance comme éventuelle solution. La résonance est une forme de relation au monde dans laquelle le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement. Elle se caractérise par quatre éléments : le moment du contact (affection), le moment de l’efficacité personnelle (réponse), le moment de l’assimilation (transformation) et le moment fondamental de l’indisponibilité. C’est une expérience fondamentale de l’existence humaine, celle qui nous met en contact avec ce qui nous fait vibrer et nous dépasse.

Théorie de la résonance selon Hartmut Rosa.

Résonance, subst. fém.
Forme de relation au monde dans laquelle le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement. Elle se caractérise par quatre éléments : le moment du contact (affection), le moment de l’efficacité personnelle (réponse), le moment de l’assimilation (transformation) et le moment fondamental de l’indisponibilité. C’est une expérience fondamentale de l’existence humaine, celle qui nous met en contact avec ce qui nous fait vibrer et nous dépasse. Antonyme : aliénation.

Afin de mettre à disposition le monde, l’être humain a mis le monde à distance. Les techniques, l’environnement numérique, les artefacts, font office de filtre. Ainsi nous utilisons les ressources, au lieu de les cultiver. Nous agissons en discordance, au lieu d’agir en concordance. Cette frontière entre nous (sujets modernes) et le monde génère deux points d’agression déjà évoqués : l’aliénation par rapport aux choses, et l’aliénation par rapport à nos actions. C’est précisément ces deux ontologies relationnelles que je souhaite développer dans la suite de ce texte. Nous avons besoin pour constituer notre propre personne, de nous “nourrir” de l’apport extérieur du monde et des objets. Les objets qui composent notre maison sont la projection de la vie intérieure. L’habitat a une valeur refuge car il incarne physiquement nos souvenirs. Notre relation à l’objet s’opère en dialectique entre le dehors et le dedans. 

Mario Praz consacre sa vie à composer son appartement, où chaque objet est choisi avec un soin extrême.

En cela, se pose plusieurs questions : comment fabriquons-nous les objets et comment les objets peuvent-ils nous fabriquer ? Au moment de la création, que signifie entrer en résonance avec la matière, qui a priori est “morte” ?

1. Les données numériques : du statut d’outil à sujet

Dans un souci d’efficacité et de simplicité, nous déléguons la réflexion aux machines. La création “augmentée” est un processus sans effort et sans résistance. Pourtant, c’est justement cette résistance qui rend possible les relations de résonance qui présupposent une semi-disponibilité des objets.

“L’activité de la machine nous apparaît comme intrinsèquement non responsive, bien que ses interfaces soient conçues pour favoriser le dialogue et le comportement prévenant. Les ordinateurs simulent la résonance, mais ils ne suivent que des algorithmes ; si un lien de cause à effet s’établit certes entre eux et nos propres actes, ce lien n’est pas « prévenant », il est mécanique et se révèle par ailleurs constamment contingent et erratique. Le décalage entre la simulation de la résonance et la résistance « sourde » ou « muette » semble susciter une frustration accrue et une rage parfois aveugle”[1]Hartmut Rosa, Rendre le Monde Indisponible, ebook, empl. 887..

Du point de vue de la thèse de la résonance, nous ne pouvons pas “parler” avec un objet-outil. Son statut d’objet le maintient dans un rapport de servitude par rapport au sujet : nous l’utilisons, le consommons dans un but préalablement fixé. Peut-on donner un autre statut au numérique sans le cantonner au statut d’outil[2]Sur ce sujet → Anthony Masure, Le design des programmes, des façons de faire du numérique, Thèse en Esthétique spécialité Design dirigée par Pierre-Damien Huyghe, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UFR Arts plastiques et Sciences de l’art, soutenue le 10 novembre 2014. ? Afin de reconsidérer sa posture, je suggère a) d’apprendre à parler son langage ; b) de considérer sa générativité ; c) de lui reconnaître une subjectivité propre.

Parler comme les machines

Face au monopole des logiciels et à l’automatisation des processus créatifs, une autre voie est possible pour le design. Les interfaces dressent une frontière opaque entre nous et les objets technologiques. Au regard de l’obsolescence des médias, nous devons revendiquer une transparence des objets technologiques afin de permettre une certaine “marge d’indétermination”, mentionnée par Gilbert Simondon dans sa philosophie de la technique[3]Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, éditions Aubier-Montaigne, Paris 1958.. La réelle liberté réside dans la connaissance et l’expérimentation du substrat des médias. S’émanciper des outils créatifs normés implique l’apprentissage du langage des machines : “Before made computational design we should focus on understanding computation” (John Maeda, How to speak machine?). Au lieu d’apprivoiser les machines et les données numériques par le biais de systèmes qui nous paraissent intuitifs, nous gagnerons à faire un pas vers la subjectivité propre aux machines. “Nous appelons ces appareils d’enregistrement, de stockage et de traitement de données précisément des média parce qu’ils produisent des effets, c’est-à-dire agissent, sur la culture et sur le langage – et quand je parle de « la culture », je parle ici de la culture occidentale. Ce qui veut dire que nous ne les concevons pas comme des outils, ni comme des machines, ni comme des dispositifs. En raison de leur agentivité, nous leur conférons un certain degré de subjectivité, et c’est tout l’objet de la théorie de média que de mesurer ce degré de subjectivité”[4]Emmanuel Guez, “La Blockchain, (nouvelle) machine d’immortalité”, cycle de conférence “New Kids on the Blockchain”, 2019..

Sans le filtre des interfaces, la computation est difficile à apprendre, elle possède son propre langage, sa propre culture et son propre fonctionnement. S’émanciper de cette pédagogie dominante du design n’est pas une mince affaire. La notion d’émancipation n’a plus le même écho que le mouvement contestataire des années 70. Elle suppose une résistance, au lieu d’une fuite ou d’une mise en mouvement passive, car nous ne pouvons pas échapper à l’hyperobjet numérique. Le pouvoir des géants du web peut être considéré comme totalitaire : il exerce une pression sur les actions des sujets, on ne peut pas lui échapper et il est omniprésent.

Le design open-source donne lieu à une redistribution d’un pouvoir diffus[5]Camille Bosqué. La fabrication numérique personnelle, pratiques et discours d’un design diffus : enquête au cœur des FabLabs, hackerspaces et makerspaces de 2012 à 2015. Art et histoire de l’art. Université Rennes 2, 2016. Français. ⟨NNT : 2016REN20009⟩. ⟨tel-01292572⟩ vers les utilisateurs. La conception est nécessairement ouverte et partagée, chaque participant est libre de contribuer, ou non, à la construction du programme, de la machine ou du logiciel mis au commun. Je reviendrai plus loin sur le processus du design des communs. Les communautés grandissantes autour des logiciels libres, comme Processing et Blender (pour ne citer qu’eux), rendent accessible l’apprentissage du code. Nous pouvons facilement “bricoder” en collant, assemblant et fusionnant des fragments d’algorithmes. En ce sens, le design n’est plus une résolution de besoin mais une découverte et un processus de révélation des techniques.

Le projet Generative Design qui partage des codes créatifs pour processing.

Les immatériaux

Je m’empare de l’hypothèse qui vise à réinterroger la donnée numérique, non pas comme un outil dans une nécessité d’efficacité, mais comme un matériau potentiel pour le designer[6]Hypothèse développée par le programme de recherche “Objects, crafts and computation” à l’ESAD Orléans.. Cela présuppose le rejet d’une hiérarchisation entre les matériaux dit numériques et les matériaux dit traditionnels (céramique, bois, pierre, etc.). La donnée numérique doit être considérée comme un matériau dans son aspect génératif. Selon la conception courante, une matière est une substance morte à laquelle nous imposons une forme préconçue. Il faut déconstruire cette idée et redéfinir ce terme par le faire. Pour comprendre un matériau, nous devons nous confronter à l’expérience et à l’observation active. La matière n’a rien d’inerte ou de passif  : elle vit, résiste et évolue. En ce sens, le travail manuel peut être une situation positive de résonance, c’est ce que l’anthropologue Tim Ingold nomme “correspondance”[7]Tim Ingold, Faire. Anthropologie, archéologie, art et architecture, éditions Dehors, 2017.. L’artisan doit écouter le matériau qu’il travaille, s’ouvrir à ses potentialités et collaborer avec lui. Tantôt le potier guide, tantôt il se laisse guider par la terre sous ses mains. Faire relève d’une symbiose entre matière, artisan et outil (interface), c’est une synergie qui met en correspondance ces éléments.

Schéma “correspondance”. Tim Ingold, Faire. Anthropologie, archéologie, art et architecture, éditions Dehors, 2017.

D’apparence froid et austère, il est difficile de croire que le numérique peut engager un dialogue au même titre que le travail d’un matériau traditionnel. Un algorithme est par définition une suite finie et sans ambiguïté d’instructions permettant de résoudre un problème. C’est un langage normé et mathématique qui s’oppose à toutes formes d’approximation et d’indisponibilité. Pourtant, nous pouvons rapprocher les pratiques dites vernaculaires et le numérique. Par exemple, le tissage ou la vannerie sont des activités algorithmiques car ce savoir-faire intègre la répétition de mêmes gestes. C’est cette singularité qui a permis d’inclure dans les métiers à tisser, un système mécanique programmable avec des cartes perforées : le métier Jacquard. Pour autant, nous ne pouvons pas dire que le tissage manuel est une pratique insipide et ascétique. Le travail de conception est indissociable du déroulement d’une chorégraphie de gestes répétés et minutieux. Richard Sennett propose une conception positive de la routine, au lieu de la considérer comme une rythmique abrutissante. La répétition des gestes finit par engager l’artisan dans un processus d’anticipation corporelle. “Faire et refaire une chose est une pratique stimulante pour peu qu’elle soit organisée dans l’anticipation. La substance de la routine peut changer, métamorphoser, améliorer, mais la gratification émotionnelle réside dans l’expérience même de la répétition.”[8]Richard Sennett, Ce que sait la main. La culture de l’artisanat, éditions Albin Michel, 2010, p. 239.. L’expérience quotidienne de l’écriture algorithmique est, comme pour l’artisanat, au centre de la création. Alors qu’elle semble nous emprisonner dans la répétition automatique du même, la computation contient toujours une plus-value dans sa boucle algorithmique. 

Faire est un processus croissant qui génère des formes. Cette relation résonante s’oppose à l’idée que la matière est entièrement disponible aux désirs de l’être humain supérieur. Le designer doit accepter les “caprices” de la matière qui lui résiste et admettre de ne pas toujours la contrôler. Cette situation d’indisponibilité est la condition de cette rencontre qui nous fait vibrer : nous aimons que ce que nous ne comprenons pas. C’est en ce sens que la donnée doit être considérée comme un matériau : il faut accepter de ne pas tout déterminer à l’avance et se laisser surprendre par son potentiel génératif. Agir avec la donnée numérique et découvrir ce qu’elle peut nous dire. Autrement dit, former pour se laisser affecter.

Néanmoins, la donnée numérique diffère de la céramique par son insubstantialité, c’est pourquoi il me semble juste de lui donner un statut d’immatériau. Faisant référence à l’exposition “Les Immatériaux” présentée au centre Georges Pompidou en 1985, tournant numérique du monde l’art.

Immatériau, subst. masc.
Substance immatérielle en puissance.

Subjectivité numérique

Le lien établi entre matériaux et immatériaux, du point de vue de la relation designer / matière, fait l’hypothèse que les machines ont une subjectivité propre. Le philosophe et théoricien des nouveaux médias David M. Berry formule la notion de “subjectivité computationnelle”[9]David M. Berry, “Subjectivités computationnelles”, Multitudes, no 59, 2015, p. 196-205.. Au lieu d’opposer traditionnellement d’un côté la subjectivité et de l’autre les automates, on peut se demander à quoi ressemblerait une subjectivité interne aux machines. Yves Citton pose la problématique suivante : “En quoi ce machine learning, décrit comme une nouvelle étape dans la puissance de nos appareils de computation, fait-il émerger une forme de subjectivité interne aux procédures mécaniques qu’il mobilise ?”[10]Yves Citton, “Subjectivité numérique”, revue Multitudes n°62, p. 61.. La technique peut aussi être utilisée de manière totalement différente, c’est-à-dire sensible à la résonance. Reconnaître une subjectivité aux processus numériques, c’est reconnaître une pluralité de subjectivités. La computation qui nous apparaît comme une pensée alien, nous oblige à considérer une forme d’altérité. Il s’agit d’interroger la donnée, non pas dans une nécessité d’efficacité et de délégation, mais dans la perspective de co-création. 

Les systèmes automatiques de computation peuvent aujourd’hui s’adapter à des données imprévisibles en apprenant par eux-mêmes : c’est ce que l’on nomme machine learning ou deep learning. Il ne s’agit pas de considérer la machine comme vivante ni de la personnifier, mais de comprendre ce qu’il y a au-delà des interactions systémiques. L’enjeu est de ne pas considérer les fêlures de la computation comme des erreurs, mais comme un moment de rebond, une déviation. “L’erratique, dont il est essentiel de reconnaître l’importance dans nos puissances de pensée, excède radicalement l’erroné, auquel tendent à le réduire des évaluations étroitement orientées par la “culture du résultat””[11]Yves Citton, “Subjectivité numérique”, revue Multitudes n°62, p. 63..

À l’ère de l’aliénation machinique, cette reconnaissance est l’occasion de penser les pratiques computationnelles comme de potentiels détournements non calculés et des trajectoires alternatives. Reconnaître une subjectivité non-humaine aux machines, c’est enrichir nos propres subjectivités humaines. L’enjeu est de poser un autre regard sur les artefacts et l’ensemble des entités non-vivantes[12]Sur ce sujet → La théorie de l’acteur-réseau de Bruno Latour et la notion “d’inventivité”.
Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, éditions La Découverte, 2012.
, de penser avec eux. Le designer n’est pas un auteur mais un co-créateur au sein d’un milieu constitué d’altérités, un milieu associé[13]Simondon parle de « milieu associé » à propos de l’individuation technique (cf. Du mode d’existence des objets techniques).  Simondon définit l’individu technique doté d’un milieu associé à travers le fonctionnement de la machine qui contribue à la production de son milieu qui rend possible son fonctionnement. Dans cette optique, l’individu technique est ce qui transforme l’environnement en milieu technique associé.
Si le terme de « milieu associé » est emprunté à Gilbert Simondon, le terme de « milieu dissocié » fut forgé par Bernard Stiegler. Dans les termes de Simondon, on dira que dans un milieu associé, l’individu psychique s’individualise en co-individuation avec un ou plusieurs autres individus psychiques, ce qui constitue une individuation collective, pour autant qu’ensemble ils contribuent à individuer leur milieu (technico-symbolique).
Source : https://arsindustrialis.org/milieu
, dont la donnée numérique est un des agents.

2. Restituer le monde à notre échelle

L’accélération sociale produit de nouvelles perceptions du temps et de l’espace. Devant l’impasse d’une déshumanisation plus qu’enclenchée, consécutive d’une expérience d’étrangeté face au monde contemporain, l’espoir de rétablir un contact avec le monde s’avère être une des issues.

Toucher pour (sa)voir

Je définirais le numérique et ses effets comme un hyperobjet car ils occupent massivement le temps et l’espace au regard de l’échelle humaine. L’une des raisons de notre “relation sans relation”[14]Rahel Jaeggi, Alienation, éditions Frederick Neuhouser, 2014. vis-à-vis du monde est l’abondance d’abstractions. Le numérique a virtualisé les activités à la fois dans l’environnement social et au travail. C’est l’approche critique que Matthew Crawford élabore dans son livre Contact : pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver où “l’éthique de l’attention” est une réponse à l’environnement cognitif contemporain porté par le culte de l’accumulation. Un des axes de résonance passe par le travail, compris comme effort appliqué à la transformation d’une réalité (matérielle ou non). La résonance est ainsi liée à un sentiment d’auto-efficacité personnelle : faire, produire quelque chose de concret nous procure de la satisfaction. Il est difficile de comprendre le sens des choses sans pouvoir les toucher. Notre environnement virtuel contribue de ce fait à une aliénation par rapport aux choses et à nos actions. Pourtant le numérique a bien une matérialité. Les deux incendies, les 10 et 19 mars 2021, au data-center d’OVH situé à Strasbourg, attestent de sa physicalité et notamment de son impact environnemental. À cause de la mise à distance entre nos actions et le fonctionnement de nos ordinateurs, cette réalité est trop souvent ignorée. Au sein du processus de design, il est intéressant de faire des allers et retours entre pratiques numériques et pratiques artisanales, de faire un pont entre le virtuel et le réel par la co-création avec les matériaux et immatériaux. Il s’agit de comprendre comment les données numériques, qui nous surveillent et nous contrôlent, incarnent, par l’usage que l’on en fait, nos structures sociales et politiques, ou plutôt comment le réel s’assujettit sous leurs effets. Cette démarche est héritière du statactivisme (activisme par la donnée), qui “désigne toutes les pratiques statistiques qui sont utilisées pour critiquer et s’émanciper d’une autorité, quelle que soit cette dernière”[15]I. Bruno, E. Didier, J. Prévieux, Statactivisme. Lutter avec des nombres, éditions Zones, 2014, URL : https://www.editions-zones.fr/lyber?statactivisme.. Chercheurs, artistes, scientifiques, sociologues, designers et autres, mobilisent les statistiques pour critiquer les pouvoirs institutionnels et revendiquer leurs droits. La data-visualisation permet de diffuser facilement des informations. Matérialiser la donnée, c’est-à-dire faire de la data-physicalisation, permet de comprendre l’information différemment qu’une image. Lorsque le designer réengage la donnée en tant que matériau dans une data-sculpture, celle-ci a deux rôles : elle forme et elle informe. Expérimenter la donnée abstraite au travers de nos sens, favorise la compréhension de cette dernière. La dimension immersive de la mise en espace des données est plus parlante, éloquente, voire convaincante : une information abstraite a un poids physique quantifiable.

Nathalie Miebach, Three Cranes for Jane
Rope
, wood, paper, data
26″ Hx20″x20″, 2015
.

Démontrer avec des chiffres est un enjeu éminent au regard de la crise écologique dans laquelle nous nous trouvons. L’artiste Nathalie Miebach génère des formes et donne à voir les effets du changement climatique. En collectant et recensant l’information de manière physique, le design peut devenir acteur et influencer les enjeux géo-politiques. 

Se confronter physiquement à une donnée réengage la question des échelles, de l’humain et de ses effets sur le monde. Ce processus permet de rendre compte du fait que l’être humain est une entité au sein d’un réseau d’interactions, et de ce fait, que ses activités accélérées ne sont pas sans incidence. La visée de cette démarche plastique est de nous faire regagner un certain pouvoir sur nos modes de vie en se re-synchronisant avec le monde.

Une nouvelle temporalité des objets

Dans un monde d’abondance, les objets maintenus dans le système d’un univers périssable meurent vite pour que d’autres les remplacent. L’objet série est conçu pour ne pas durer. Nous achetons, puis jetons. Cette spirale de l’accélération présente la perte de la dimension réelle du temps. Nous accordons si peu de temps et d’attention aux choses, que nous vivons et travaillons dans des environnements étrangers. “Tout se meurt, tout change à vue, tout se transforme, et pourtant rien de change. Une telle société, lancée dans le progrès technologique, accomplit toutes les révolutions possibles, mais ce sont des révolutions sur elle-même. Sa productivité accrue ne débouche sur aucun changement structurel”[16]Jean Baudrillard, Le système des objets, éditions Gallimard, 1968, p. 217.. L’innovation n’est pas un temps constructeur rendant possible un meilleur avenir collectif, nous pouvons constater au vu des dernières années, que l’innovation est une illusion qui abîme les choses et nos relations avec ces dernières.
La production a tellement accéléré que nous ne réparons plus les choses. Car dans notre système en route, nous devons acheter pour que la société continue à produire, pour nous permettre de continuer à travailler et de rembourser notre crédit de consommation. Le design contribue à ce renouvellement cyclique en rendant les objets attirants ; tout semble orienté par la production de gadgets, pas toujours utiles mais importants générateurs de déchets.

La réparation des objets n’est pas seulement une urgence écologique, mais répond  aussi à l’urgence de mettre en place une nouvelle “éthique de l’attention”[17]Matthew B. Crawford, Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver, éditions La Découverte, 2016.. Les êtres humains sont toujours conditionnés par leur environnement. “Le monde dans lequel s’écoule la vita activa [le travail, l’œuvre et l’action] consiste en objets produits par des activités humaines; mais les objets, qui doivent leur existence aux hommes exclusivement, conditionnent néanmoins de façon constante leurs créations”[18]Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, éditions Agora, 1958, p. 43.. Restaurer est une manière de se réapproprier son environnement matériel, en passant d’un milieu en constant changement à une stabilité physique et émotionnelle. Réparer les objets, c’est aussi se réparer. 
L’obsolescence programmée des objets nous oblige à repenser la production de manière à rendre possible la maintenance et la durée de vie dans le temps des choses. Dans les fablabs, fabriquer soi-même c’est comprendre le fonctionnement de nos objets afin de pouvoir les réparer si nécessaire. Le designer italien Enzo Mari est un des pionniers du design non-consumériste par le “do it yourself”. Il publie en 1974 son ouvrage manifeste Proposta per un’autoprogettazione, où il y partage des plans de mobiliers à fabriquer soi-même avec peu de matériel.

Même si aujourd’hui le bricolage semble peu accessible pour tout un chacun, le développement des ateliers de type fablab dans de nombreuses villes, les tutos accessibles gratuitement sur le web et la remise en question de la propriété intellectuelle par les designers, témoignent d’une nécessité criante de se réapproprier son biotope en tant qu’être humain.

Relocaliser la production, diffuser le savoir

L’accessibilité importante des objets dont nous disposons n’est pas sans conséquence. Répondre au désir de nouveauté des pays riches, c’est délocaliser la production vers les régions du monde où les travailleurs sont sous-payés dans des conditions aberrantes. Encore une fois, notre mise à distance à l’égard de la production de notre environnement, occulte la valeur des choses. Faire soi-même et relocaliser la production, c’est l’utopie de construire une éthique du travail. “Fabriquer des objets de manière non industrielle dans une région particulière, c’est toujours s’insérer dans un tissu local de besoins, et l’attachement aux valeurs traditionnelles n’est pas systématique, bien au contraire. Les fondateurs de fablabs, ces lieux innovants de productions ouverts aux artisans, designers, artistes et autres fabricants, et que l’on ne peut soupçonner de traditionalisme, constatent leur rôle dans la construction du lien social à l’échelle des quartiers où ils s’installent. (…) cela contribue à la réinterprétation de l’artisanat comme un modèle éthique, social et professionnel adapté pour faire face aux défis de la modernité”[19]Arthur Lochmann, La vie solide. La charpente comme éthique du faire, éditions Payot, 2019, p. 152..
La préservation des savoirs, leur valorisation et leur transmission, n’est pas qu’un enjeu technique ou professionnel, mais également politique. La déperdition des savoirs et la perte de notre compréhension du monde ne peut contribuer qu’à nous désengager. La culture de l’artisanat développée par Richard Sennett doit être envisagée comme un modèle de travail éthique pour nos sociétés. Cette pensée matérielle visant à requalifier le travail s’applique autant au programmateur qu’à l’artisan.

Les makerspaces (fablabs, hackerspaces, medialabs, etc.) forment un réseau et un ancrage local. Souvent implantés dans des usines désaffectées et des banlieues désoeuvrées, ces espaces de vie sont des avantages pour les quartiers. Ils animent les écosystèmes locaux. Le designer devient le catalyseur d’un dynamisme social et créatif à l’échelle d’un quartier.

Le mouvement makers se réapproprie la production des objets de manière locale, tout en diffusant son savoir-faire à échelle internationale. Un exemple éloquent est le projet Arduino créé en 2005, à l’origine d’un projet étudiant. C’est un micro-contrôleur entièrement open-source destiné à démocratiser la conception au lieu de l’assigner aux professionnels et ingénieurs. Pour échapper au phénomène des boîtes noires, la carte électronique Arduino est réduite à sa fonctionnalité pure, sans apparat. C’est devenu l’un des outils essentiels du mouvement maker. Camille Bosqué nomme cette ambivalence entre production locale et conception globale le “design diffus”. Selon sa définition, le design diffus implique : 

  • “De se situer hors du marché de masse, de proposer un changement d’échelle et de taille dans la manière de produire et de faire ensemble ;
  • D’agir aux frontières de l’industrie capitaliste, dans une exploration d’autres possibilités d’invention et d’innovation ouverte dont la mise au secret est exclue ;
  • D’affirmer et de revendiquer un design sans apparat, qui rend manifeste ce qui le compose, qui tâtonne et qui ouvre des possibilités de manipulation ; 
  • De chercher à faire mieux avec les technologies de fabrication numérique personnelle et avec les machines, pour les “authentifier””[20]C. Bosqué, C. Garnier, M. Gheorghiu, Livre Blanc. Panorama des fabLabs en France. 2017-18, “Un design diffus : le design dans son plus simple appareil” (C. Bosqué), p. 186..

Tout en relocalisant la production, les makers ne réitèrent pas la tradition artisanale visant la transmission du savoir de génération en génération, mais revendiquent l’appropriation des connaissances pour tout un chacun. Leur rapport au travail remet en cause les trois fondements du fordisme : l’économie d’échelle, la propriété intellectuelle, la rigidité technologique et la faible gamme de variété. La volonté de transmission renvoie au grec ancien du mot “artisan”, le dêmiourgos, composé d’ergon (ouvrage) et de dêmios (public). Le caractère public du travail artisanal tient à ce que les savoir-faire, transmis de génération en génération, étaient considérés comme appartenant non pas aux individus, mais à la communauté tout entière.

Pour résumer les hypothèses précédentes qui aspirent à reprendre contact avec le monde, il faut d’abord noter l’importance de la matérialité pour ne pas se laisser aller à la pure abstraction. Ensuite, il est urgent de résister au renouvellement constant pour revenir à une temporalité plus réaliste, en repensant la conception des objets. Enfin, cette révolution n’est possible que par un mouvement collectif, nécessitant la diffusion des savoirs.

3. Design des communs : déjouer les crises du temps

Le numérique est un outil qui permet de contrôler son temps. En conséquence, l’économie du savoir (capitalisme cognitif) a détruit les gabarits sociaux en individualisant le travail et en couplant le temps et l’argent. Deux points sont alors à rétablir et repenser : le commun dans notre société et les normes sociales qui la structurent.

Prendre soin des ressources communes

La notion des communs (ressources partagées et autogérées par une communauté) est réactivée dans le design par le mouvement maker, à partir des idées d’Elinor Ostrom. Le design open-source donne lieu à une redistribution d’un pouvoir diffus vers les utilisateurs. Ce principe participatif s’oppose à la propriété intellectuelle qui est l’un des fondements du capitalisme, et revient aux idéaux libertaires des débuts du web. La conception est nécessairement ouverte et partagée, chaque usager est libre de contribuer, ou non, au programme, machine, logiciel mis sous licence Creative Commons. Un exemple d’une license ouverte est le copyleft introduite au cours des années 1970, qui, à l’inverse du copyright, invite tout un chacun à s’emparer, améliorer et redistribuer une idée (tant que celle-ci reste sous cette même mention copyleft). Certains défendent l’imitation et la recombinaison comme moteur de création.

Pour prendre soin de la ressource commune du savoir, les fablabs doivent s’organiser dans des systèmes de gouvernance. Chacun des makerspaces, parmi les 600 en France, varie selon son statut juridique, la taille de ses locaux, le nombre de membres et les équipements. Les diverses dénominations regroupant les makerspaces (hackerspace, ElectroLab, Fablab, biolab, etc.) témoignent des nombreuses pratiques qui vivent dans ces lieux, au-delà du champ scientifique et technique. Ils se définissent comme “touche à tout” et ouvert à toutes personnes désireuses de fabriquer et d’apprendre quelque chose. Isabelle Berrebi-Hoffman, Marie-Christine Bureau et Michel Lallement (Sociologues et membres du Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique LISE-Cnam-CNRS) enquêtent dans leur ouvrage Makers : enquête sur les laboratoires du changement social sur les profils des personnes qui cohabitent ces lieux. Malgré la volonté d’ouverture, les makers sont fortement marqués par la présence de diplômés de l’enseignement supérieur.

En dépit des différenciations internes, ces lieux s’appuient tous sur la même philosophie du faire indiquée dans la charte des fablabs mise en place aux MIT. Ils n’ont pas de modèle hiérarchique mais fonctionnent de manière auto-organisée. En adoptant des formes de  gouvernance horizontale, ces espaces visent l’inclusion du plus grand nombre. Les makerspaces ne sont pas des espaces publics ni des institutions culturelles ou d’éducation populaire, même si cela pourrait y ressembler. Pour illustrer, les makerspaces relèvent plus du jardin partagé plutôt que du jardin public. Lieux intermédiaires entre public et privé, on peut les définir comme tiers-lieux, c’est-à-dire des lieux de sociabilité qui regroupent des personnes de différents horizons.

L’époque contemporaine aliène les êtres humains qui, selon Hannah Arendt, est devenu un animal laborans, vivant seulement dans et pour le travail. Au travail, chacun est isolé et nous ne produisons plus ensemble du commun. Nous avons perdu le sens de l’action, définie par Arendt comme le politique, la parole, l’argumentation et la discussion. Le nouveau monde social que construisent les makers renvoie au sens du travail de l’homo faber, qui s’oppose à l’animal laborans. L’homo faber est celui qui fabrique son œuvre, toutes les choses qui durent au-delà de sa mort, c’est celui qui construit ses propres outils. Les makers se construisent par ce qu’ils construisent. Au-delà de fabriquer des objets, les fablabs fabriquent du commun aux travers des juridicités en réinvention.

Penser de nouvelles juridicités

Même si les fablabs ont souvent un statut d’association et en conséquence, ont un but non lucratif, ils dépassent l’atelier de bricolage partagé et révèlent les recompositions à l’œuvre pour repenser nos sociétés. Cette résurgence des communs appelle à imaginer un système économique et social dont la clé de voûte serait la préservation des biens communs. À l’image des zones agricoles partagées et autogérées au Moyen Âge, démantelées à l’époque moderne par l’instauration de la propriété privée. Face aux mutations sociales actuelles, les institutions qui nous structurent restent en place. Il est difficile de se conformer aux lois, qui ne prennent pas en compte l’hétérogénéité des formes de travail, et de se heurter à l’économie capitaliste qui vise à tout marchandiser et privatiser. Jusqu’au point de privatiser le langage, ressource commune par excellence. Via les recherches sur le web, Google affecte des termes à des valeurs marchandes, créant ainsi un marché linguistique où les mots valent de l’or. Canal+ a récemment déposé les mots “planète” et “planet” à l’Institut national de la propriété intellectuelle, demande fort heureusement refusée, mais qui fragilise encore une fois, nos droits à disposer de nos biens communs.

À cause de la précarité financière des commoneurs (producteurs de communs matériels et immatériels), l’enjeu de passer d’une économie capitaliste à une économie des communs s’avère difficile. Afin de construire une telle société, ces citoyens contributeurs doivent acquérir une indépendance financière, pour valoriser leurs activités à valeur sociale. La coopérative est un fonctionnement souvent adopté pour gérer les communs. Ce système permet aux adhérents de se générer un revenu tout en soutenant un projet commun. Chacun travaille au sein du marché classique et redistribue une partie de son revenu à la coopérative. Cette stratégie collective permet de concilier la liberté de l’auto-entreprenariat et la sécurité sociale (chômage, cotisations) traditionnellement admise chez un employeur principal. Au vu de la crise sanitaire actuelle et celles à venir, si nous ne reprenons pas le contrôle sur notre économie extractrice, il est urgent de considérer la situation fragile des travailleurs individuels et de repenser d’autres modes de mise en travail.

Coopérative Vannerie de Villaines :
Cette coopérative située à Villaines-les-Rochers compte 50 vanniers (dont la moitié sont salariés et travaillent dans les ateliers mis à leur disposition) ainsi que 25 osiériculteurs. Cette activité tire son origine d’une société de vannerie créée en 1849, transformée en coopérative agricole en 1937. Les artisans osiériculteurs vendent leur production à la coopérative afin d’assurer à la fois la qualité de la matière première, et la maintenance des agricultures de saules traditionnelles de l’Indre-et-Loire. Les Vanneries de Villaines ne bénéficient d’aucune subvention et assurent les revenus des artisans grâce aux ventes de leurs créations destinées aux particuliers et professionnels. Une source financière est également assurée par les stages et ateliers proposés par la communauté. David Etienne, l’actuel président, me confie lors d’une interview réalisée en novembre 2019 que “les stages sont un succès, les gens viennent de l’international pour participer aux stages. Dans ces stages nous rencontrons des personnes de tout horizon, de tout âge”. La coopérative assure également la formation en interne des vanniers “nous cherchons des vanniers investit dans la coopérative qui veulent signer pour plusieurs années. L’embauche est très présente. D’ailleurs beaucoup de salariés viennent de reconversion”. La reconnaissance internationale de leur savoir-faire permet à la communauté de travailler avec les collectivités, ainsi que de réaliser des demandes pour des designers, artistes et architectes. Depuis une trentaine d’années, la coopérative travaille avec la marque Hermès pour laquelle ils réalisent un sac tous les ans, “les vanniers choisissent d’adhérer à la coopérative pour avoir une sécurité d’emploi”. À la différence d’une société, les bénéfices sont répartis aux salariés, et “tous les mois l’administration composée de 9 personnes et 3 salariés se regroupent pour discuter de la répartition des bénéfices”. La coopérative fait coexister différents profils d’artisans “certains produisent en série, d’autres tentent de varier les réalisations”. Les prototypes réalisés au sein des ateliers sont souvent remis au commun, laissant place à des créations plus exceptionnelles et moins commerciales. En échange d’une sécurité de l’emploi, d’ateliers et de matière première, les vanniers de la coopérative donnent de leur temps pour réaliser des pièces en vente directe à la boutique de Villaine-les-Rochers.

Le rôle des institutions reste important dans une société. Selon Emile Durkheim, l’anomie, c’est-à-dire l’absence de règle et de norme sociale est une souffrance pour une société. “L’anomie est donc, dans nos sociétés modernes, un facteur régulier et spécifique des suicides ; elle est une des sources auxquelles s’alimente le contingent annuel”[21]Emile Durkheim, Le suicide, 1897, p. 288.. L’anomie favorise l’isolement au lieu de laisser place à la coopération, car les individus n’ont pas de position au sein de la société. L’absence de lien entre les sujets s’associe à une perte de valeurs (morales, religieuses) et un sentiment d’aliénation. Penser des institutions pour les biens communs, c’est aussi éviter les politiques communautaristes et individualistes, où les individus sont interdépendants sans jamais faire société. La stabilité institutionnelle est en déclin dans nos sociétés modernes, mais leur besoin de coordination augmente l’interdépendance des citoyens. “Les interactions sociales sont intimement intriquées à des réseaux très complexes, et les chaînes de l’interaction et de l’interdépendance s’allongent considérablement”[22]Hartmut Rosa, Accélération et Aliénation, ebook, empl. 1537..

Afin de rassembler une force politique autour des communs, Michel Bauwens et Vasilis Kostakis proposent de se structurer sous forme de “mini-États, des communautés virtuelles locales et globales qui émergent autour du pair à pair et des communs”[23]Michel Bauwens, Vasilis Kostakis, Manifeste pour une véritable économie collaborative. Vers une société des communs, éditions Charles Léopold Mayer, 2017.. Redécouper les territoires permet aux commoneurs de gagner en autonomie par la mutualisation de ressources (matérielles ou immatérielles).

La gouvernance horizontale décentralise le pouvoir au sein des communautés en partageant les décisions. L’ouverture des débats et des échanges favorise les initiatives et les prises de risque. C’est par l’action (un des piliers de la vita activa de Hannah Arendt) et la parole que nous accédons à une véritable individualité. Mais dans une société de l’accélération, les institutions ne laissent pas le temps aux individus d’argumenter et de débattre. La démocratie est un processus long, il faut du temps pour trouver un consensus et exécuter des décisions communes. L’accélération a fragilisé la démocratie, en rompant les moments d’actions politiques par des contraintes. Cela, dominé par les horaires, les normes temporelles, l’urgence et l’immédiateté. Les relations résonantes ne sont pas seulement des situations d’accord. Le débat et les différences peuvent aussi nous faire vibrer à l’unisson. “Que l’autre puisse aussi dire non ou pas maintenant ! est une condition pour que nous puissions entrer en résonance. Avec quelqu’un qui nous donne toujours raison, qui ne cesse de nous conforter dans notre opinion, qui partage constamment notre avis et exauce tous nos vœux (le rêve du robot d’amour), nous ne pouvons pas entrer en résonance, nous pouvons tout au plus mener avec lui ou elle une relation d’écho[24]Hartmut Rosa, Rendre le Monde Indisponible, ebook, empl. 821..

Pour instaurer ces changements dans le monde professionnel, il faut incuber des formes de design des communs en amont, au sein des écoles et des universités. Faire de la recherche création dans une société où le design et l’art ne sont pas encore considérés comme structurants, c’est se cogner à des portes fermées. Au dépend des institutions, la recherche en Art et Design n’est pas totalement libre. “Notre recherche croule sous une bureaucratie et une technocratie insupportables. Les chercheurs passent leur temps à remplir des demandes de fonds pour des agences dont un faible pourcentage aboutit, alors qu’ils devraient se consacrer à leurs travaux de recherche”[25]William Rostène, Directeur de Recherche Emerite à l’INSERM, entretien avec Mediapart, publié le 30 avril 2020, édition Au cœur de la recherche..

“J’ai honte de me dire que je ne travaille « pas assez », que mon dossier de recherche est insuffisant, que je perds « de la valeur », que je ne corresponds déjà plus aux critères de « l’excellence », embourbée dans des tâches administratives infinies, triviales, à la fois inintéressantes mais essentielles au traitement digne de nos étudiant·es, dont beaucoup sont en grande précarité sociale ou économique. Mais quel poids tous ces efforts auront-ils lorsque je demanderai une promotion, un financement, un congé de recherche ? Suis-je définitivement entrée dans la catégorie des enseignant·es-chercheur·ses « besogneux·ses », la majorité, quand une minorité pourra prétendre au titre « d’excellent·es » ? Au fond, n’est-ce pas cela, la loi qu’on nous prépare ?”[26]Témoignage anonyme, 2020, rentrée de la honte, publié le 19 septembre 2020, ce texte fait partie d’une série de témoignages sur la rentrée 2020 partagé par la plateforme Université ouverte, qui se mobilise pour l’enseignement et la recherche. URL : https://universiteouverte.org/2020/09/19/2020-rentree-de-la-honte/.

Comment impulser un environnement favorable à la recherche en design des communs ?[27]Sur ce sujet → Design en recherche, réseau de jeunes chercheurs en design, URL : https://designenrecherche.org.
Afin de faire bouger les lignes, des groupes d’étudiants et chercheurs entament des nouvelles manières de faire. Le centre de recherche en design, porté par l’ENS (école normale supérieure) et l’ENSCI (école de design), est un laboratoire de recherche qui favorise le déploiement des recherches-projets. “Il reçoit le triple soutien du Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, du Ministère de la Culture (MIR – Mission Recherche) et du Ministère de l’Industrie. Inscription au Répertoire National des Structures de Recherche”[28]Présentation du centre de recherche en design, URL : https://www.ensci.com/recherche/le-centre-de-recherche-en-design. Incuber un laboratoire permet de s’auto-porter et de trouver une certaine légitimité face aux institutions. Au lieu d’essayer de s’accommoder à des structures trop éloignées des réalités, nous devons prendre les devant et venir avec d’autres manières de faire[29]Sur ce sujet → Lutte contre la nouvelle loi de programmation de la recherche. URL : https://universiteouverte.org/2020/09/25/loi-de-programmation-de-la-recherche-une-loi-de-precarisation.

Générativité du droit

Plaidoyer pour une société des communs, c’est écouter, comprendre et faire coexister plusieurs trajectoires. Les gabarits sociaux doivent être mouvants pour s’adapter aux discussions-en-acte. Le sens commun se construit dans des collectifs où les opinions divergent, nécessitant la capacité de comprendre et de prendre en considération la parole de l’autre. La philosophe et scientifique Isabelle Stengers parle ainsi de “générativité du droit” comme solution aux problèmes des valeurs d’autorités qui gouvernent. Le “génératif c’est cette propriété de susciter la possibilité de choses qui n’étaient pas comprises dans le contrat de départ, qui devient possible, imaginable ou désirable dans la pratique même du communing parce qu’elle suscite des sensibilités, des imaginations, etc.”[30]Conférence par Isabelle Stengers « Résurgence Communes » organisée par le groupe « Politique urbaine » du Quartier Libre des Lentillères. Retranscri à l’écris ici : https://dijoncter.info/la-resurgence-des-communs-intervention-d-isabelle-stengers-1056. Cela favorise à tisser des relations entre les commoneurs et les différents mouvements. Évitant les enfermements sectaires et faisant rayonner les communs au-delà d’une communauté.

Le droit détenu par une seule entité maintient une interdépendance entre les individus. Chaque science est relative, le droit doit cesser de ressembler à une vérité absolue, impossible à remettre en question. Dans nos sociétés contemporaines, l’indétermination, l’indisponibilité comme le nomme Hartmut Rosa, n’est pas envisageable. Les discours politiques cherchent toujours des responsables, même quand il s’agit de catastrophes naturelles. On part du principe que les règles établies sont parfaites et objectives, et que la moindre situation indésirable est le fruit d’une négligence de ces normes. Une pratique générative des communs signifie accepter de ne pas savoir, car les communs sont en continuelle construction. 

“L’indisponibilité constitue la vie humaine et l’expérience humaine fondamentale, et si l’on s’interroge sur la relation au monde de la modernité, c’est-à-dire sur la manière dont les institutions et les pratiques culturelles de la société contemporaine établissent une relation avec le monde et dont, par conséquent, nous sommes placés dans le monde en tant que sujets modernes, alors la manière dont nous nous mettons en relation avec l’indisponible, au niveau individuel, culturel, institutionnel et structurel, apparaît comme un axe central d’analyse”[31]Hartmut Rosa, Rendre le Monde Indisponible, ebook, empl. 137.

Intégrer l’indisponible dans les débats et prises de position génère des sensibilités pour d’autres possibles, que nous n’avions pas prévu en avance. “Les commons ne cessent de se réorganiser autour des nouvelles sensibilités qu’ils ont permis de faire apparaître”[32]Conférence par Isabelle Stengers « Résurgence Communes » organisée par le groupe « Politique urbaine » du Quartier Libre des Lentillères..

Dans cette partie, j’ai tenté d’exposer les conditions qui rendent possible des processus de résonance dans le design. Pour comprendre de quelles manières il faut fabriquer notre environnement, aujourd’hui aliéné par l’accélération, afin que celui-ci favorise des relations “de la vie bonne”. Je résumerai en reprenant la définition de la résonance développée par Hartmut Rosa, à savoir : le moment du contact (affection), le moment de l’efficacité personnelle (réponse), le moment de l’assimilation (transformation) et le moment de l’indisponibilité.
– Le moment du contact c’est lorsque l’on est touché et ému par quelque chose (personne, paysage, objet) et qu’on se sent en position de destinataire. En quelque sorte la matière “parle” à l’artisan, de même que les erreurs de la computation amène à des instants d’égarement. Les données numériques ne sont pas simplement des outils, mais des sujets qui permettent des déviations imprévues. 
– Un des axes de résonance dans nos vies c’est le travail, autrement dit, le moment de l’efficacité personnelle. Reprendre le contrôle de la production de nos objets permet d’atténuer la distance entre nous et notre environnement matériel, afin qu’il nous paraisse moins étranger, moins muet. 
– Les relations de résonance nous transforment, elles germent des moments d’assimilation : produire ensemble du commun, se sentir comme individus appartenant à un groupe social, modifie notre relation au monde.
– Enfin, la circonstance fédératrice d’une bonne relation au monde, dans une société de l’accélération et du contrôle, est le moment fondamental de l’indisponibilité. La conquête de notre environnement par les sciences, les techniques, l’économie et la politique aboutit au chaos. Prendre en compte l’indétermination dans tous les aspects de la vita activa c’est estimer la générativité des choses.

Dans le design des communs cette notion de générativité s’établit à deux niveaux de relation. D’abord dans les pratiques plastiques, lors de la collaboration avec les entités non-humaines sollicitées. Par exemple, les (im)matériaux sont acteurs dans la génération de la forme d’un objet. Puis dans les pratiques des communs, dont la gestion doit toujours veiller à être re-discutée et ré-agencée.