Première partie

L’histoire du numérique au prisme de l’accélération sociale

  1. Le numérique pour augmenter l’humain // libérer son temps
  2. Des communautés à l’individualité // des manières d’éprouver le temps
  3. Le numérique pour contrôler son temps // courir après le temps

Permettez-moi d’introduire mon mémoire en racontant la brève histoire du numérique au regard de notre rapport au temps. Cela dans le but de comprendre comment cette rupture historique, des prémices du web aux réseaux sociaux, a transformé notre rapport au temps et nos manières d’être au monde.

Les techniques et processus de numérisation ont provoqué une rupture dans nos manières de produire, stocker et faire circuler l’information. Les effets de cette rupture historique sont profonds et englobent toutes les dimensions de nos sociétés. “Les changements sont intellectuels, religieux, psychologiques autant qu’économiques ou politiques. Voilà pourquoi il est utile de dire que le numérique est une culture”[1]Dominique Cardon, Culture numérique, édition Presses De Sciences Po, 2019, p.6.. Nous faisons du numérique et le numérique fait notre société. Il transforme nos manières de vivre, et nos manières de vivre transforment le numérique[2]Sur ce sujet → L. Merzeau, « De la bibliothèque à l’Internet : la matrice réticulaire », in T. Boccon-Gibod, C. Ion et É. Mougenot (dir.), Robert Damien, du lecteur à l’électeur. Bibliothèque, démocratie et autorité, Presses de l’Enssib, BnF Éditions, 2017..

1. Le numérique pour augmenter l’humain
// libérer son temps

L’utopie transhumaniste

En 1948, entre les murs de l’université de Manchester, un ordinateur fonctionne pour la première fois de l’histoire. Initialement réservées au domaine militaire, les potentialités de cette machine de calcul poussent les chercheurs à développer des ordinateurs pour un plus large public. L’accélération technique pourrait nous permettre d’accomplir plus de choses dans une durée donnée. En déléguant le travail aux machines, nous pourrions gagner du temps. Le numérique nous permet d’externaliser l’archivage et le stockage de la mémoire, cela de manière dématérialisée. En accélérant les flux d’informations et de savoirs, cet outil est en train de devenir le prolongement de notre pensée.

La première démo d’écriture numérique est présentée en 1968 à San Francisco par l’ingénieur Douglas Engelbart. Il témoigne de la capacité des ordinateurs à se connecter en réseaux, afin de connecter les personnes entre elles, malgré la distance physique. La capacité de stockage est augmentée, les échanges sont plus rapides et les capacités de calcul sont plus grandes. L’ordinateur démultiplie les possibilités. Accueilli à bras ouverts, il annonce une ère nouvelle où cette machine à calculer peut devenir l’outil intellectuel de l’humain, visant à mettre à disposition toutes sortes informations.

The Mother of All Demo, démonstration de Douglas Engelbart qui s’est déroulée le 9 décembre 1968 au Bill Graham Civic Auditorium à San Francisco.

L’amélioration de la condition humaine à travers ces procédés technologiques alimente le mouvement culturel et intellectuel transhumaniste. Émerge ainsi la question des relations entre l’intelligence humaine et artificielle[3]Sur ce sujet → Hannah Arendt a écrit sur l’immortalisation et les questions transhumanistes dans “le concept d’histoire” publié dans La crise de la culture.
Hannah Arendt, “le concept d’histoire”, La crise de la culture, 1972.
. L’être humain augmenté par la machine, pourrait s’affranchir de sa condition naturelle, dans le but ultime de devenir immortel. Sous ses airs de science-fiction, ce fantasme semble être notre futur, bien plus proche que nous le pensons. Le 28 août 2020, dans un show retransmis sur Youtube, Elon Musk (directeur général de Tesla) présente le dispositif d’interface cerveau-machine nommé Neuralink. Cette puce ronde, implantée dans le cerveau de trois truies cobayes pour l’occasion, traduit l’activité neurologique. Il évoque ainsi la potentialité de piloter les machines par la pensée.

Le web pour réunir

Se libérer du temps et des obligations, c’est l’idée des jeunes américains des années 70. Ce mouvement issu de la contre-culture conteste contre la domination culturelle de la bourgeoisie. Face à l’étouffement, 750 000 jeunes américains s’exilent des métropoles pour créer des communautés dans des zones plus rurales. Dégoûtés et déçus de leurs contemporains, les hippies des années 70 préfèrent s’arracher du monde social pour vivre leur libération socioculturelle. “Cette attitude [de fuite] est un refus : refus d’une société où l’action et la vitesse sont les valeurs dominantes, refus d’un modèle de vie où l’accumulation, l’excès ou la multiplication des tâches ne sont pas loin d’être célébrées comme des vertus”[4]Rémy Oudghiri, Petite éloge de la fuite hors du monde, édition Arléa, 2017, p. 130.. Loin des villes agitées, le rapport au temps est différent. Les cycles naturels remplacent le chronomètre des usines industrielles fordistes. Le spleen de centaines de milliers de jeunes américains les pousse à fuir, à tourner le dos à la culture et à ouvrir les bras à la nature.

Cette expérience ne fait pas envie ? Fuir hors du monde pour se retrouver. Fuir le rythme effréné pour rencontrer une nouvelle temporalité. Certes, ce mouvement contestataire est fortement aidé par diverses drogues. Mais ce “retour à la nature” permet d’expérimenter une autre relation au temps. L’homme construit la totalité du monde où il vit, au point d’oublier que son humanité est enracinée dans sa nature animale. Le biotope que fabrique l’homme, tisse avec lui une relation de transformation réciproque. C’est dans cette dimension culturelle que ces milliers de jeunes perdent pied dans les années 70. Spoiler : nous pouvons aisément transposer ce sentiment en 2021.

Si je reviens au temps des chemises fleuries, c’est que le berceau du web, tel que nous le connaissons, tire son origine de cette contre-culture. Alors que les nouvelles technologies numériques sont employées par l’État à des fins militaires, les communautés hippies se réapproprient ces technologies pour lutter contre le pouvoir et changer la société. D’abord via le Whole Earth Catalog[5]Stewart Brand, Whole Earth Catalog, 1968-1998. qui propose, par exemple, des “Do it yourself” pour fabriquer un micro-ordinateur. Puis au travers du web, qui tisse un réseau entre les communautés de la contre-culture. Stewart Brand et Larry Brillant fondent The Well en 1985, une des plus anciennes communautés virtuelles, sur laquelle des groupes de discussion se rassemblent autour de sujets communs. Le web apparaît comme une nouvelle manière de communiquer à distance. Cela permet d’échanger sur divers sujets avec un temps de latence quasi nul. En présence de l’impérialisme culturel, la jeunesse génère la nouvelle culture du web.

The Well (Whole Earth ‘Lectronic Link) est fondée en 1985 par Stewart Brand et Larry Brillant. C’est l’une des plus anciennes communautés virtuelles encore en opération.

Face à la crise du temps, les nouvelles générations perçoivent la nécessité de créer de nouvelles relationnalités basées sur des expériences communautaires et de partages. La rapidité des échanges sur le web est libératrice, elle donne lieu à une création de connaissances et diffuse des savoirs.

Le design automatisé

Le numérique est un outil visant à “augmenter” l’humain, et par conséquent “augmenter” le designer. Les logiciels de création, de la 2D à la 3D, permettent d’utiliser l’efficacité du calcul numérique sans écrire une ligne de code. D’abord, dans la conception assistée par ordinateur[6]Sur ce sujet → L’origine de la CAO est attribuée à Patrick Hanratty qui développa en 1957 le programme Pronton (Program Of Numerical Tooling Operations) pour la société General Electric. La première interface de modélisation 3D intuitive advient du projet Sketchpad par Yvan Sutherland en 1963. C’est seulement en 1982 que la CAO est ouverte au grand public grâce au programme AutoCAD conçu par le groupe Autodesk. (CAO), généralisée par la société Autodesk en 1982. Ces logiciels offrent aux concepteurs un outil de visualisation 3D, un calculateur puissant et la possibilité de créer des formes géométriques complexes. La pensée humaine délègue aux machines des modélisations rationnelles[7]Sur ce sujet → Franck Frommer, La pensée PowerPoint, éditions La Découverte, 2010.. Puis dans le design des médias, les interfaces facilitent une affordance entre l’usage et le logiciel, nous n’avons plus besoin de nous adapter aux machines, ce sont  les machines qui s’adaptent à nous.

La généralisation de certains outils, comme la suite Adobe, tend vers une uniformisation de la création. Pour créer, nous sélectionnons des actions prédéfinies dans les barres d’outils des logiciels. L’approche créative est simplement devenue une suite de choix à faire. “Ces présaisies ont pour but d’organiser et de simplifier le cheminement de l’utilisateur, dans un souci d’efficacité. La création est vue ici comme un processus sans effort et sans résistance.”[8]Anthony Masure, « Adobe : le créatif au pouvoir », Strabic.fr, no sur « L’usager au pouvoir », juin 2011.. Pourtant, c’est justement cette “résistance” qui est centrale dans la thèse de l’indisponibilité de Hartmut Rosa. 

Nous, créateurs, nous pensons être originaux. Seulement, à force de parler les mêmes langages, nous faisons des choses singulières… mais tous de la même façon. Dans un souci de rapidité, d’efficacité et de rentabilité, le designer est devenu lui-même un usager économisant ses efforts. Le design est automatisé. Ces dispositifs normés poursuivent la progressivité classique de l’enseignement du design, fixant le passage de la conception à la fabrication.

Dispositif, subst. masc. Dér. du rad. du lat. dispositum, supin de disponere (disposer). « J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. » (Giorgio Agamben, Qu'est-ce qu'un dispositif, édition Rivages poche, p. 31.)

Sommes-nous conduits à penser comme des machines dès lors que nous pensons avec des machines ? Allons-nous perdre toute capacité de penser à force d’extérioriser la mémoire et les tâches mentales ?

  • Le numérique est une extension de notre pensée. Peut-on donner un autre statut au numérique sans le cantonner au statut d’outil ? Cliquez ici pour être directement redirigé vers la partie 2.1, où je propose une réponse à cette problématique.
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2. Des communautés à l’individualité
// les manières d’éprouver le temps

De la contre-culture à la cyberculture

À partir des années 80, la contre-culture n’est plus en exil de la société. Ces jeunes gens reviennent vers le monde des entreprises en changeant les consciences. C’est à partir des idées créatives issues de la contre-culture, que l’auto-entreprenariat devient une valeur salariale. Il est étonnant de constater que divers participants de la Silicon Valley ont fait partie de ce mouvement contestataire. Steve Jobs était par exemple un lecteur du Whole Earth Catalog. De même que Stewart Brand, fervent acteur de la contre-culture, qui propose à partir de 1986 des stratégies de management horizontaux au sein du programme The Global Business Network. C’est ainsi que la contre-culture se transforme en cyberculture[9]Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique : De la contre-culture à la cyberculture, éditions C&F, 2012.

L’usage du numérique se développe chez le grand public à partir des années 1977, lorsqu’Apple sort le premier ordinateur personnel. Il faut attendre une quinzaine d’années pour que le web se normalise. L’année 1996 dessine le début de la courbe exponentielle de l’usage du web. Alors que l’arrivée de l’ordinateur personnel était attendu comme un outil pour “augmenter” l’homme, sa démocratisation et son usage globalisé a produit l’effet inverse. L’accélération du rythme de vie ne se stabilise pas, il augmente de pair avec l’accélération technique. Hartmut Rosa définit ce paradoxe dans son ouvrage Accélération et Aliénation. Au lieu de libérer du temps, la technologie est chronophage. Ce phénomène est causé par le système de fonctionnement de la modernité, qui selon Rosa ne peut se stabiliser que de manière dynamique. La modernité a besoin, pour maintenir son statu quo institutionnel, de la croissance (économique), de l’accélération (technique) et de l’innovation (culturelle) constantes.

“Nous pouvons donc définir la société moderne comme une “société de l’accélération” au sens où elle se caractérise par une augmentation du rythme de vie (ou un amoindrissement du temps) en dépit de taux d’accélération technique impressionnants.”[10]Hartmut Rosa, Accélération et Aliénation, ebook, 2010, empl. 434.. Pour maintenir notre société, il nous faut toujours de la croissance, ce qui nous amène à une spirale de l’innovation.

Figure : Le « temps libre » (1) et la « famine temporelle » (2) sont les conséquences de la relation entre les deux (ou vitesses) de croissance et les taux d’accélération. La zone (1) symbolise un rythme de vie en décélération, la zone (2) un rythme de vie en accélération. Si les deux taux sont égaux (à l’intersection des droites), le rythme de vie demeure inchangé malgré l’accélération technique. Dans les « sociétés de l’accélération », les taux de croissance dépassent systématiquement les taux d’accélération (2). (Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, édition La découverte, 2012, p. 31).

L’extension du web est en corrélation avec le système dynamique de notre société de la modernité tardive. L’histoire du numérique porte cette ambiguïté entre communautaire / globalisé, créative / marchande, ouverte / inégalitaire, amenant les GAFA à avoir un pied dans la contre-culture et l’autre dans la logique capitaliste.

Réciprocité entre notre relation au temps et à l’espace

Le changement d’échelle du web modifie la manière dont les individus interagissent avec le monde social, physique et métaphysique. Nous perdons le contrôle de l’hyperobjet[11]Timothy Morton, Hyperobjets. Philosophie et écologie après la fin du monde, Co-éditions de la Cité du design et de it :éditions, 2018. numérique qui se diffuse dans le temps et dans l’espace, au point de ne plus en distinguer son contour et sa limite. Le web permet de mettre à disposition le monde, les choses et les relations. L’aliénation par rapport au temps et l’aliénation par rapport à l’espace est intimement lié. La rapidité des moyens de transports et de communication abolit les frontières de l’espace. « La proximité et la distance émotionnelle ne sont plus liées à la distance spatiale, ce qui veut dire que notre voisin peut être pour nous un parfait étranger, alors qu’une personne située à l’autre bout du monde peut être notre partenaire le plus intime »[12]Hartmut Rosa, Accélération et aliénation, ebook, 2010.. Cette distension de l’espace nous amène à avoir de plus en plus de relations sociales, jusqu’à saturation. Les réseaux sociaux augmentent les relations dans lesquelles nous sommes engagés, la fréquence potentielle des contacts, ainsi que leur endurance dans le temps. Cette accélération constante des échanges ne permet pas de construire des relations de la vie bonne. Les (vraies) relations demandent du temps pour se bâtir. Au temps des réseaux sociaux, nous n’accordons plus de temps pour fonder des relations de confiance entre nous et les autres. Dans ce monde, les rencontres changent rapidement.

En physique, l’espace et le temps sont deux versions d’une même entité. Selon la théorie de la relativité, le mouvement engendre l’espace et le temps comme deux faces inséparables de la même substance. Le temps est victorieux de l’espace : “toujours plus vite-toujours plus loin”.

L’accélération modifie les relations humaines. Notre rapport avec le monde, l’espace et le temps, les objets et les autres individus semblent profondément modifiés par ce phénomène. De plus en plus connecté au web, nous nous déconnectons avec le monde palpable. Au travers de nos écrans, les rencontres s’accroissent, au rythme de notre sentiment de solitude. Nous n’arrivons plus à nous approprier notre temps. Le temps numérique bref, alloué à nos actions et nos expériences, ne permet pas de s’approprier ses propres expériences. L’intermédiaire numérique nous amène à des formes sévères d’auto-aliénation.

Aliénation, subst. fém. L’aliénation désigne une forme spécifique de relation au monde dans laquelle le sujet et le monde sont indifférents ou hostiles (répulsifs) l’un à l’autre, et donc déconnectés. C’est pourquoi l’aliénation peut être également définie comme une relation sans relation (Rahel Jaeggi). Antonyme : résonance.

Individuation numérique : aliénation par rapport à soi et aux autres

Le temps que nous perdons sur le web n’est pas de notre ressort. Notre temps est devenu argent du point de vue des entreprises du capitalisme cognitif[13]Le capitalisme cognitif (aussi appelée l’économie du savoir, de la connaissance ou de l’immatériel) est une nouvelle phase de l’économie apparue dans les années 1990, basée sur la production et l’accumulation de la connaissance. Cette notion est pensée pour la première fois par l’économiste autrichien Fritz Machlup, au travers de son ouvrage The production and distribution of knowledge in the United States, publié en 1962.. Prenons l’exemple d’Instagram. L’objectif d’Instagram est que les utilisateurs passent le plus de temps possible sur l’application en s’abonnant à un maximum de comptes. Cela permet à la plateforme de collecter nos données personnelles afin de proposer de la publicité ciblée. Plus nous passons de temps sur Instagram, plus Instagram gagne de l’argent. 

“Et tu t’es demandé comment cela pouvait te mettre dans un tel état ? T’inquiète pas. C’est normal. T’es complètement accro car ces applis sont conçues à la base pour sécréter dans ton cerveau les molécules responsables du plaisir, de la motivation et de l’addiction : la dopamine.”[14]Léo Favier (Réalisateur), ​Dopamine [Film documentaire], ARTE France [coproducteur], 2019.

Les likes et les followers sont considérés par notre cerveau comme des récompenses. Ce système est tellement lucratif qu’en 2015, cinq jeunes chercheurs en neurosciences et machine-learning lancent leur start-up Dopamine Labs. Ils proposent aux entreprises de rendre leur application plus “persuasive”, en s’appuyant sur les recherches en neurosciences computationnelles.

People Nowadays, @Mehmet Geren

Notre attention est stimulée en permanence. L’accumulation d’informations ultra-disponibles sur le web nous donne le sentiment d’être submergé. Emportés par la croissance illimitée, nous n’avons plus le contrôle de notre temps. Jamais nous ne laissons notre cerveau au repos. Nous continuons à surconsommer ces données malgré les conséquences dommageables. Le monde est purement et simplement devenu le point d’agression. Tout ce qui apparaît doit être connu, dominé, conquis, rendu utilisable.

  • L’accélération change notre rapport au temps et à l’espace. Comment restituer le monde à notre échelle ? Cliquez ici pour être directement redirigé vers la partie 2.2, où je propose une réponse à cette problématique.
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3. Le numérique pour contrôler son temps
// courir après le temps

Performer socialement

Face au temps qui accélère, face aux minutes qui s’écoulent, nous devons agir. Pas d’inquiétude, la solution est dans notre poche. Apple store nous propose de choisir parmi des dizaines d’applications de “productivité” comment mieux gérer notre temps. Pour cela, il faudra néanmoins débourser quelques euros. Eh oui, le temps, c’est de l’argent.

Le son chronique des notifications résonne tel le tic-tac continuel d’une vieille horloge. Google Agenda et To Do List retentissent afin de ne pas se laisser aller à la procrastination. Les nouvelles technologies sont le reflet de cette définition négative de l’oisiveté. La paresse est condamnée dans notre société régie par le profit. Le bon citoyen se veut productif afin de générer de la richesse rapidement dépensée dans des consommables. Smartphone dans la poche, montre connectée au poignet, agenda partagé au travail, Alexa ou Google Home à la maison, l’environnement technologique est le valet du chronomètre économique qui nous gouverne.
Par peur de rater le moindre évènement, nos agendas se remplissent. Ne dit-on pas « une vie heureuse est une vie bien remplie » ? Tout doit être planifié. Planning familial obligatoirement aimanté sur la porte du frigo, afin d’organiser les six activités extra-scolaires des enfants. Les vacances, c’est quand il n’y a ni réveil ni agenda.
À toujours penser au futur, nous construisons notre futur idolâtré à coup de vision-board et de rétroplanning. Au lieu de se déprojeter pour se reconnecter avec notre environnement, notre mental alimenté par les réseaux sociaux, cherche dans le futur une vie toujours meilleure. Comme si la moindre seconde manquée pouvait nous faire louper un événement important. Si nous continuons à augmenter notre rythme de vie, nous pourrions finir par vivre une multiplicité ou même une infinité de vies au cours d’une seule existence.

En constante tension vis-à-vis du temps, nous nous obstinons à remplir nos journées pour survivre, alors qu’il faudrait s’arrêter pour vivre. Au détriment de notre santé mentale, nous continuons à produire le monde au lieu d’être au monde. Le sommeil devient le prochain obstacle à détruire afin d’atteindre nos ambitions toujours grandissantes.

Les données numériques permettent de chiffrer, quantifier, évaluer et analyser les comportements humains. Nous comptons le nombre de pas que nous faisons par jour, le nombre de calories que nous ingurgitons et le nombre d’abdos éprouvés chaque soir. Cela, dans le seul et unique but d’être rentable. Nous quantifions nos actions quotidiennes afin de nous “améliorer”, c’est-à-dire d’augmenter le nombre d’actions faites et d’expériences vécues dans une journée.
Nous marchons plus vite.
Nous parlons plus vite.
Nous travaillons plus vite.
Notre propre personne est devenue le plus important point d’agression dans le rapport moderne avec le monde[15]Sur ce sujet → Rapport sur l’épuisement professionnel (burnout) par l’INRS en 2017.. La chasse aux “voleurs de temps” est ouverte. Il faut supprimer le sommeil[16]Jonathan Crary, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, éditions La Découverte, 2016., la contemplation, la procrastination, la récréation, car, si je m’arrête de courir, que restera t-il ?

À l’ère de la performance et de la rapidité numérique, la compétitivité est le rapport qui fonde nos relations avec les autres. Cela est particulièrement exacerbé par l’usage massif des réseaux sociaux. Comment ne pas se comparer aux autres quand l’estime de soi est quantifiée par un nombre de likes et de followers[17]Bernard E. Harcourt, La Société d’exposition. Désir et désobéissance à l’ère numérique, éditions Seuil, 2020. ?
Sur les plateformes de réseaux sociaux, les participants ne cessent de sculpter leur image, leur réputation et leur notoriété. Elles ont permis de démocratiser l’autoconstruction narrative de soi. “La quête d’une visibilité élargie sur le web social introduit une logique opportuniste, voire calculatrice, au sein de la sociabilité vécue”[18]Dominique Cardon, Culture numérique, éditions Presses De Sciences Po, 2019, p.68.. Le soi est disponible pour “le monde” dans le sens de l’atteignabilité communicative, mais aussi au regard des images, des données, des informations accessibles par la voie numérique. Les algorithmes du web social organisent une hiérarchisation des contenus. L’impitoyable logique de réputation oblige les participants à être actifs de manière régulière sur les réseaux sociaux, au risque de tomber dans l’oubli.

Le temps, c’est de l’argent

Ce rapport de compétitivité est reporté dans la sphère professionnelle. Entreprendre est le modèle que la Silicon Valley a mis en place. Le rêve américain favorise le mérite personnel, l’individuation, l’expression libre des individus, les personnalités extraverties et la frime. La réussite est définie comme le labeur ou le travail effectué en un temps donné (la puissance = le travail divisé par le temps, en physique). La reconnaissance sociale, la richesse, la sécurité et les privilèges sont attribués en fonction de la performance individuelle. Jamais nous ne pouvons considérer la reconnaissance et la réussite sociale comme acquises. Jamais nous pouvons être sûrs que notre position sociale sera encore valable demain. Tous les jours, nous devons être rapides pour ne pas passer “après quelqu’un d’autre”. Cette logique de compétition et de réussite est une force motrice centrale de l’accélération sociale.

Puissance = travail / temps

Grâce aux nouvelles technologies numériques (ou plutôt à cause), de plus en plus de start-up adoptent une stratégie économique basée sur l’ubérisation. Ces activités “ubérisées” offrent davantage de souplesse en remettant en cause le salariat comme norme. Prenons comme exemple l’entreprise pionnière qui a donné son nom à ce business model. Uber est une entreprise californienne qui développe une application mobile mettant en contact des utilisateurs et des conducteurs, effectuant des services de transport. Les prestataires ont un statut d’auto-entrepreneur et sont rémunérés à la tâche. Grâce à ce salariat déguisé, les plateformes s’affranchissent des charges patronales en employant de la main-d’œuvre bon marché. La commission dérisoire donnée aux conducteurs les oblige à accumuler des heures passées au volant, ou plutôt au guidon de leur vélo, afin de se sortir un revenu décent. Ce modèle économique a transformé le temps en argent. Les conducteurs sont en tension entre leur durée de travail chronométrée à la seconde, et leur notation sur l’application (le client est roi). La destruction des normes salariales impose aux travailleurs une productivité exponentielle[19]Dominique Cardon, Antonio Casilli, Qu’est-ce que le Digital Labor ?, Bry-sur-Marne, INA, coll. « Etudes et controverses », 2015..

temps = argent

Notre performance est l’indicateur évaluatif, qui distribue notre place au sein d’un groupe social. Telle est notre relation avec le monde : une relation d’aliénation par rapport au temps, par rapport à soi et par rapport aux autres. 

  • Le numérique a permis aux entreprises de s’exonérer des normes sociales par l’ubérisation. En couplant temps et argent, les travailleurs doivent être de plus en plus productifs. Comment mettre en place des institutions qui ne favorisent pas ce rapport aliénant au monde ? Cliquez ici pour être directement redirigé vers la partie 2.3, où je propose une réponse à cette problématique.

Je tenais à développer la thèse de la disponibilité au regard de l’expansion du numérique, à partir de la contre-culture jusqu’à l’économie de plateforme. Cela a permis d’illustrer les différentes aliénations causées par la culture numérique : l’aliénation par rapport au temps, à l’espace, aux choses, à soi et aux autres. Dans la seconde partie de mon mémoire, je souhaite apporter des éléments de réponse aux problèmes évoqués, applicables au champ du design. Face à la postmodernité, et dans cette fuite vers l’accélération et la globalisation, la figure de l’artisan est réinvestie en tant que  nouvelle figure de l’authenticité. Il représente tout ce que les personnes prisent aujourd’hui : le petit vs le gros, le proche vs le lointain, l’humain vs le déshumanisé, le local vs le global. Les biens de consommation, produits de façon traditionnelle, vendent précisément la promesse ou l’image de la décélération, de la durée et de la stabilité. Cette tendance s’observe également dans le design, on fait un “retour dans le temps” en valorisant les savoir-faire artisanaux, et privilégiant les “low-tech” aux “high-tech”. Cette scission, entre ce qui paraît appartenir au passé, et ce qui paraît appartenir au futur, est profondément ethnocentrée. Le mal viendrait des technologies futures, et le sauveur, des techniques dites traditionnelles.
Je ne souhaite pas défendre cette nostalgie, mais plutôt repenser nos manières de produire avec le numérique, car la numérisation n’est pas la cause de l’accélération sociale. Le numérique  contribue à cette accélération par la manière dont nous nous en saisissons et notamment par la mise au travail des données.