Avant-propos

Lorsqu’il a été question de choisir un sujet, il m’était évident, au regard de mon travail durant mes cinq dernières années, que je traiterais du numérique. Les ordinateurs ont impacté les champs du design, de l’art et de l’architecture. D’abord dans les typologies d’objets désormais omniprésents : objets connectés, intelligents, domotique, machine learning. Mais l’ère numérique a plus largement influencé le travail du designer dans sa façon de concevoir, penser, fabriquer et diffuser.

Alors que mes recherches commençaient, le président de la République annonce le 16 mars 2020 le confinement obligatoire en raison de la crise sanitaire liée à la covid-19. Alors voilà. Les moments en « présentiel » sont remplacés par des moments en « distanciel ». Nous sommes dans l’obligation de repenser nos manières de travailler et d’échanger. Le numérique, déjà largement installé dans la vie quotidienne, est désormais une composante obligatoire des relations sociales (si nous admettons que relation il y a, au travers d’écrans de verre).

Virus indéchiffrable, les injonctions contradictoires se succèdent de la part du gouvernement, des médias et des internautes. Et devant tant d’incertitudes, comment être optimiste face à l’avenir ?

La vie semble s’arrêter. L’agenda a volé en éclat, il faut alors réapprendre à habiter sa temporalité. Prendre son temps, s’immobiliser pour contempler, s’ennuyer, procrastiner. Il semble que ce soit le moment pour changer de tempo. Situation judicieuse pour le business du bien-être, il faut prendre du temps pour soi, c’est-à-dire acheter deux-trois bougies à 49€ l’unité (produit de première nécessité). C’est un leurre de croire que l’horloge économique peut être balayée d’un revers de main, même durant cette situation inédite. L’obsession habituelle du chronomètre s’est couplée à l’horloge sanitaire qui mesure la course folle de la pandémie. Rester chez soi n’est pas une invitation à la lenteur, le train est lancé à pleine vitesse et nous tentons de le rattraper.

D’abord la temporalité économique. L’oisiveté[1]Tom Hodgkinson, L’art d’être oisif , éditions Les Liens Qui Liberent, Paris 2018 est l’adjectif le plus détestable dans cette société capitaliste régie par le profit. Les réseaux sociaux ont été le vecteur de nos performances confinées et de notre productivité made at home. Pas de panique pour les adeptes d’innovations, le déploiement de la 5G permettra de connecter toujours davantage les choses, car nous avons tant besoin de (cyber) liens sociaux. La temporalité du numérique est frénétique, ce besoin accru de connectivité massive nous coupe du monde tangible, celui que l’on peut toucher. Le confinement n’a pas été le moment opportun pour ralentir, les systèmes de compétitivité sociale ont continué leur cours au travers d’Instagram, de Facebook et de Tik-Tok.

Ensuite l’horloge sanitaire. L’enfermement nous paralyse. Nous avons envie de ne rien faire et nous écoutons les chaînes d’informations déverser des chiffres inquiétants. L’angoisse, voire la paranoïa est la nouvelle pathologie commune qui nous empêche de vivre. La France est sur les nerfs. Anxiété, angoisse, insomnie, addiction, dépression, les conséquences psychologiques du confinement sont inquiétantes. L’agence de sécurité sanitaire Santé publique France a rapidement initié le suivi CoviPrev[2]Santé publique France, CoviPrev : une enquête pour suivre l’évolution des comportements et de la santé mentale pendant l’épidémie de COVID-19, 2020.. Les résultats du sondage effectué entre le 23 et le 25 mars sur 2000 personnes, est alarmant  : le taux d’anxiété a doublé par rapport à 2017. La détresse et le traumatisme lié au confinement restent sans réponse face à la difficulté d’accéder aux soins psychologiques. Comment ne pas devenir fou ? La distanciation sociale aura au moins redonné de la valeur au contact physique.

L’obsession de la vitesse au détriment du respect du vivant, n’est-elle pas finalement la cause de la crise sanitaire que nous subissons ? Un avant-goût d’effondrement.

Ainsi, dans la paralysie la plus totale, enfermée dans un appartement avec un mémoire à écrire, j’ai vécu pour la première fois de ma vie des crises d’angoisse. Des moments où l’on ne peut plus respirer, non pas à cause d’un dysfonctionnement de notre corps, mais d’un dysfonctionnement de notre psychique, lié à la relation avec notre environnement. C’est pourquoi je souhaite traiter de notre rapport au temps et de l’accélération sociale que nous éprouvons dans notre société numérisée.

Introduction

Nous courons de plus en plus vite dans l’espoir de rattraper le temps qui semble filer à l’horizon, comme si, à chaque fois, nous arrivions en retard sur le quai et loupions le train. Cette âcre sensation se répète et s’amplifie semaine après semaine, jour après jour, jusqu’à épuisement total de notre corps, jusqu’à atteindre le burn-out. Puis cette vitesse fait dérailler le train. Le rythme de l’économie est désynchronisé par rapport à celui de la nature, le rythme de la technologie n’est pas celui de notre psychisme et la globalisation ne laisse pas le temps de construire notre démocratie.

L’histoire de la modernité s’explique par le processus de l’accélération globale des sociétés. Cette accélération sociale se caractérise par plusieurs dimensions : l’accélération technique, l’accélération du changement social et l’accélération du rythme de vie. Une société moderne se définit par sa croissance (économique, technique, culturelle) constante.

Le numérique s’avère être l’outil adéquat en faveur de la croissance exponentielle sans fin promue par la modernité. Les technologies numériques ont pour conséquence l’augmentation immense de la disponibilité des biens et des usages de la société, en tout point du monde. Le numérique appuie ainsi le sentiment mondialisé d’un rythme de vie trop élevé. Il augmente les échanges, l’accès aux informations et aux idées, cela en rendant tout de plus en plus éphémère et interchangeable. Le monde, nous voulons en prendre le contrôle, le rendre visible, atteignable et utilisable. “À l’ère numérique, le soi est disponible pour « le monde » d’une manière qui n’a pas de précédent historique, non seulement dans le sens de l’atteignabilité communicative, mais aussi au regard des images, des données, des informations accessibles par la voie numérique”[3]Hartmut Rosa, Rendre le Monde Indisponible, édition La découverte, ebook, empl.1391.. Tout est disponible à deux clics de distance. 

Disponibilité.

Nous pourrions penser que cette accessibilité rend le monde “parlant”, mais ce système de disponibilité tend à assouvir le monde, le maîtriser et le contrôler. Dans une société où tout est à portée de main, nos frustrations sont révisées par des désirs rapidement assouvis. Ordonnant un cycle infini entre désirs et frustrations, la maîtrise de nos propres vies nous échappe. Notre monde nous apparaît de plus en plus vide à mesure que nous en prenons le contrôle. L’accélération transforme nos diverses relations au monde, qui agissent en réciprocité : notre relation au temps, à l’espace, à la société, avec les choses. Ainsi notre sentiment d’aliénation par rapport au temps s’explique par notre relation avec le monde en général.

Historiquement, la mission du design est de mettre à disposition le monde, en créant une société meilleure à partir de la production matérielle d’objets. Née à la révolution industrielle, cette discipline embrasse l’accélération technique. Hermann Muthesius, fondateur du Deutscher Werkbund, déclare en 1911 : “il s’agit plus que de dominer le monde, plus que de le financer, l’éduquer et l’inonder de produits, de lui donner un visage. Le peuple qui réalisera cela sera réellement à la tête du monde. L’Allemagne doit être ce peuple”[4]Hermann Muthesius, Manifeste du Deutscher Werkbund, Munich 1911.. L’Allemagne, et d’autres par la suite, se lance dans la conquête du monde, dont l’utopie de la transparence vise à façonner un monde où toute chose est facile à maîtriser et à disposer. La définition du design souvent admise emploie le mot “innovation”, attaché à l’idée de “faire projet” pour contribuer à la croissance de biens.

Face à ce constat, le sociologue Hartmut Rosa propose de réinventer notre relation au monde dans son ouvrage Rendre le monde indisponible. Puisque nous ne pouvons pas vivre une vie bonne dans un monde totalement sous contrôle, accepter l’erratique nous ouvrirait à d’autres subjectivités. Selon lui, la vitalité, le contact, la richesse de l’existence et l’expérience réelle, naissent de la rencontre avec l’indisponible. Pour autant, laisser une place au doute dans nos sociétés n’est pas forcément synonyme de décélération ou de contemplation pure. Cela invite plutôt à porter un regard dés-anthropocentré sur le monde, pour construire avec le monde social, l’humanité, l’ensemble du vivant et des choses, qui sont impossibles à contrôler. Il faut accepter de se laisser surprendre par les choses qui nous échappent. Autrement dit, de se laisser affecter par une autre temporalité.

Le design, acteur de l’accélération, est aujourd’hui enfermé dans le schéma vers le progrès qui lui a été attribué. Même lorsque les designers s’essaient à des projets écologiquement soutenables, cela est toujours accommodé à la “croissance verte”. Toujours plus vite, plus grand, mais cette fois-ci, sous la lueur verte de l’espoir. On attend du design qu’il soit performant au lieu d’être créatif, cela, exalté par l’outil numérique. L’omniprésence du numérique a fini par fabriquer notre culture et la manière de faire du design. Désormais les rôles sont inversés : le numérique contrôle le design.

Comment la discipline du design, dont la mission est de projeter un monde futur, peut-elle s’opposer à la construction d’un monde pleinement disponible ? Alors que le design computationnel permet de faciliter et accélérer la production de biens et de services, comment repenser la temporalité dans la discipline du design, afin de laisser place à l’indisponible et à l’altérité ?

Au regard de ma sensation personnelle de subir le temps au lieu de l’habiter, ainsi que le constat d’une société prise au piège dans sa course frénétique, je fais l’hypothèse que la plasticité de nos processus rend possible d’autres ontologies relationnelles. Je me demande comment, en tant que designer, je peux me réapproprier le numérique (outil de maîtrise) pour laisser place à l’indisponible ?

Aliénation des rapports au monde, selon l’accélération.

Indisponibilité, subst, fém. Caractérise les choses qui nous échappent, que nous ne pouvons pas contrôler. La vitalité, le contact et l’expérience réelle naissent de la rencontre avec l’indisponible. Les relations de résonance présupposent que le sujet et le monde sont suffisamment « fermés », afin de pouvoir parler de leur propre voix, et suffisamment ouverts afin de se laisser affecter et atteindre. Antonyme : disponibilité.

Monde, subst. masc. Ensemble constitué des êtres et des choses créées. Regroupant le monde social, l’humanité, l’ensemble du vivant et des choses. Monde physique et métaphysique, dit aussi univers ou cosmos.

Modernité, subst. fém. Promesse d’une croissance exponentielle et infinie, sur une planète où les ressources sont finies. Selon Hartmut Rosa, une société est moderne si elle n’est en mesure de se stabiliser que de manière dynamique, c’est-à-dire si elle a besoin, pour maintenir son statu quo institutionnel, de la croissance (économique), de l’accélération (technique) et de l’innovation (culturelle) constantes.

Disponibilité, subst, fém. Caractérise les choses que nous gardons sous contrôle, que nous pouvons maîtriser et assouvir. Ensemble des choses auxquelles nous avons accès. Du point de vue des interactions, la disponibilité est un point d’agression. Le sujet n’attend pas du monde qu'il réponde ni qu’il «parle de sa propre voix», il attend un écho en miroir. Notre monde nous apparaît de plus en plus vide à mesure que nous en prenons le contrôle. Antonyme : indisponibilité.